À Champagne-et-Fontaine, en Dordogne, une épicerie ouvrira ses portes en septembre 2026. Le projet ne procède ni d'un plan municipal de revitalisation ni d'une opportunité commerciale saisie au vol. Il s'appuie sur un principe inverse, presque méthodologique : choisir un village d'abord, puis y créer le commerce qu'il n'a plus. Cette démarche, portée par Hélène Texier, ancienne secrétaire particulière d'artistes parisiens, recoupe une dynamique de fond identifiée par la Fédération des Épiciers de France, partenaire de Gourmet Selection.
Publié le 20 mai 2026 à 8:33 | Modifié le 26 mai 2026 à 6:49

Une trajectoire qui commence par un déménagement

Hélène Texier n'a pas le profil type de la repreneuse d'épicerie. Assistante administrative d'artistes pendant des années, puis secrétaire particulière de Louis Chedid, elle quitte Paris il y a trois ans pour s'installer en Périgord Vert, entre les bourgs de Champagne et de Fontaine, distants de quelques kilomètres seulement. Le cadre lui convient. La vie qu'elle cherchait est là. Mais une réalité s'impose rapidement : l'absence totale de commerce de proximité.

Plutôt que de chercher un autre village déjà équipé, elle choisit, avec son compagnon, de compléter celui qu'elle a élu. La formule qu'elle emploie résume sa logique : « On voulait un commerce de proximité. Il n'y en a pas ? Alors on le crée. »

Choisir un village, puis créer le commerce qui lui manque

Cette inversion de l'équation traditionnelle, où le commerce préexiste à l'installation, est précisément ce que les politiques publiques cherchent à encourager depuis quelques années. Le commerce alimentaire de proximité n'est plus considéré uniquement comme un service marchand, mais comme une infrastructure de la vie quotidienne, au même titre qu'une école ou qu'un cabinet médical. C'est dans cette logique que s'inscrit le Fonds de soutien au commerce rural déployé par l'Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), qui peut financer jusqu'à 80 000 € l'installation d'un commerce multi-services dans une commune dépourvue de toute offre.

Le profil d'Hélène Texier, nouvelle entrante venue d'un secteur sans rapport avec l'alimentaire, correspond également à une évolution des candidatures observée par la Fédération des Épiciers de France depuis 2020. Reconversion, quête de sens, retour à un cadre rural, autant de motifs qui alimentent un flux régulier de porteurs de projet sans expérience préalable du commerce.

Un projet adopté après plus d'un an de dialogue municipal

Le projet naît en octobre 2023. Une ancienne école, idéalement située, s'impose rapidement comme l'emplacement de référence. L'idée est présentée à la mairie, qui manifeste de l'intérêt mais aussi des réserves. En septembre 2024, le conseil municipal tranche : face aux réticences exprimées, le projet est ajourné. Une solution alternative est proposée dans un local jugé inadapté. Hélène Texier la refuse, non par entêtement, mais par cohérence du projet : un commerce censé devenir un lieu de vie ne pouvait pas naître d'un compromis spatial mal pensé.

Le dialogue se poursuit. Sa conviction reste intacte, sa capacité à embarquer élus, habitants et acteurs du territoire fait progressivement évoluer les positions. En décembre 2024, après étude des arguments contradictoires, une nouvelle délibération aboutit positivement. Cette fois, le projet est adopté.

Cent cinquante producteurs locaux et une offre pensée comme un lieu de vie

Ce que prépare Hélène Texier dépasse le périmètre commercial classique. L'épicerie proposera les produits du quotidien (pain, gaz, presse, alimentation générale), mais articulera surtout son assortiment autour d'environ 150 producteurs locaux. Une sélection construite à partir des tendances observées sur les salons professionnels, en particulier Gourmet Selection, dont les éditions récentes ont mis en avant la montée en gamme de l'offre régionale et la diversification des références issues des circuits courts.

L'épicière compte également mettre ses compétences administratives au service des habitants. Aider à remplir un dossier, orienter vers un interlocuteur, faciliter une démarche : la dimension de « secrétariat particulier du village » fait partie intégrante du modèle, sans relever d'un service marchand identifié. C'est précisément ce type de fonctionnement multiservices que les retours d'expérience municipaux identifient comme un facteur de viabilité économique, la combinaison vente plus services générant davantage de flux qu'une activité monovalente.

Vingt-et-un mille communes françaises sans commerce

L'initiative d'Hélène Texier s'inscrit dans un paysage statistique éloquent. Selon l'Insee, plus de 21 000 communes françaises ne disposent aujourd'hui d'aucun commerce, soit 62 % du total contre 25 % en 1980. Le trajet routier médian pour rejoindre le pôle commercial le plus proche atteint dix minutes en zone peu dense, contre 2,6 minutes en zone dense, un écart qui pèse directement sur la qualité de vie des habitants les plus âgés et sur l'attractivité des territoires pour les nouveaux arrivants.

C'est pour réduire cet écart que le programme de reconquête du commerce rural a été lancé en 2023 par l'État, en lien avec l'ANCT. En 2025, deux vagues successives de lauréats ont permis d'accompagner 89 projets répartis sur dix des treize régions métropolitaines, qu'il s'agisse d'épiceries multiservices, de cafés associatifs ou de commerces itinérants. Le dispositif privilégie les implantations dans des communes sans aucune offre commerciale, ou dont les derniers commerces ne couvrent plus les besoins de première nécessité.

Logo Épiciers de France avec un symbole noir stylisé au centre, entouré d’un contour ovale doré.

Un accompagnement piloté par la Fédération des Épiciers de France 

Sur le terrain, l'accompagnement opérationnel des porteurs de projet repose largement sur les organisations professionnelles. La Fédération des Épiciers de France, fondée en 1947, représente aujourd'hui environ 30 000 épiciers indépendants et déploie un dispositif spécifique pour les nouveaux entrants : centre de formation intégré, parcours dédiés aux porteurs de projet, mise en relation entre adhérents, base documentaire juridique et appui aux démarches administratives.

C'est dans ce cadre que s'inscrit le stage effectué par Hélène Texier auprès d'Aurélien Bertrand, épicier en ruralité et vice-président de la Fédération. Une immersion qui permet de confronter le projet aux réalités quotidiennes du métier (gestion des stocks, relation fournisseurs, normes d'hygiène, organisation des permanences) avant l'ouverture effective.

Cet appui complète l'ingénierie déployée par l'ANCT dans le cadre du plan France ruralités, qui inclut notamment le programme Villages d'avenir, destiné aux communes de moins de 3 500 habitants et structuré autour de chefs de projet placés auprès des préfets.

Une association pour prolonger la dynamique au-delà des courses

Au-delà de la boutique, Hélène Texier prépare déjà la suite. Un projet associatif est en cours de structuration : il vise à prolonger l'impact de l'épicerie en développant des actions solidaires, en renforçant la vie collective du village et en outillant les habitants pour qu'ils continuent de vivre pleinement sur leur territoire. L'épicerie devient ainsi le socle d'un dispositif plus large, articulant fonction commerciale, fonction administrative et fonction de lien social.

Cette approche élargie correspond à un modèle qui se diffuse progressivement en zone rurale : épiceries associatives, sociétés coopératives d'intérêt collectif, commerces mutualisés entre plusieurs communes. La part de l'économie sociale et solidaire dans le commerce est ainsi trois fois plus importante en milieu rural que sur le reste du territoire.

Un parcours qui illustre les tendances présentées à Gourmet Selection

Le projet de Champagne-et-Fontaine concentre plusieurs des dynamiques qui structureront les échanges de la prochaine édition de Gourmet Selection, les 7 et 8 juin 2026 à Paris Expo Porte de Versailles, pavillon 7.2 : montée en puissance des nouveaux entrants, place croissante des producteurs locaux dans les assortiments, hybridation entre fonction commerciale et services au territoire. Le salon accueillera plus de 260 producteurs et artisans, ainsi que les temps forts attendus par la profession (concours Best Of, épicerie éphémère destinée aux porteurs de projet).

Pour les futurs épiciers en phase d'installation, la prochaine édition représente un point d'appui à plusieurs titres : sourcing producteurs, repérage des tendances 2026, échanges avec les institutions partenaires du salon, dont la Fédération des Épiciers de France. L'histoire d'Hélène Texier rappelle, à sa manière, que l'épicerie de demain ne se définit plus seulement par ce qu'elle vend, mais aussi par la place qu'elle occupe dans la vie d'un territoire.