Un catalogue commercial n'est pas un document de prestige. C'est un outil de travail, imprimé pour vendre, qui dit ce que le commerce avait en stock, à quel prix, dans quelles conditions et avec quels arguments. Sa lecture donne accès à quelque chose que les livres d'histoire restituent rarement : la façon dont un épicier construisait son offre et parlait à ses clients.
Un catalogue d'épicerie-droguerie daté de 1904-1905 nous replonge dans le quotidien d'un commerce d'un autre siècle. Produits de premier choix, cafés, chocolats, conserves, confiseries, vins, spécialités régionales… Derrière les prix en francs et les typographies d'époque, on retrouve un métier étonnamment proche de celui des épiciers d'aujourd'hui.

« Élégance & Bon Marché » : la formule trône au centre de la couverture.
Nous sommes en 1904. La Maison Barbaza, installée dans l'Aude, diffuse son catalogue général d'épicerie et droguerie. L'offre est large : produits alimentaires, épicerie fine, bonbonnerie, vins, liqueurs, droguerie, parfumerie. Fondée en 1859, la maison explique elle-même les raisons de son développement : la qualité de ses marchandises et des prix qu'elle veut attractifs, avec des « marchandises de tout premier choix » pour garder la confiance de ses clients. Elle met aussi en avant ses relations directes avec les principales maisons de production, présentées comme un moyen d'offrir de meilleurs prix.
Qualité, confiance, choix des fournisseurs, maîtrise des prix : rien de très nouveau, finalement, dans ces fondamentaux du commerce spécialisé.
Le catalogue n'élude pas non plus certaines contraintes du métier : plusieurs tarifs sont annoncés « sauf variation », les clients devant absorber, selon les produits, les hausses comme les baisses. La volatilité des prix n'a rien d'une préoccupation récente.
Une épicerie extraordinairement diversifiée
Le document démarre par quelques incontournables : sucres de premier choix venus des raffineries de Paris, Bordeaux ou Marseille, cafés grillés et cafés verts, savons, avant de dévoiler un assortiment bien plus large qu'on ne l'imaginerait. Huiles, vinaigre, un large choix de pâtes, mais aussi plusieurs marques de chocolat : Menier, Poulain, Louit, Aiguebelle. Les biscuits occupent eux aussi une place importante.
Le rayon des conserves donne une bonne idée de la richesse de l'offre : sardines à l'huile, thon mariné, homard, saumon, filets de harengs, champignons de Paris, cèpes, petits pois, haricots, tomates, câpres, cornichons, anchois. Et l'épicerie fine n'est jamais loin, avec des pâtés de foie gras truffés, des pâtés de lièvre et différentes moutardes.
Roquefort, pruneaux d'Agen et spécialités régionales
C'est là que la lecture devient vraiment intéressante : certains produits ont une identité territoriale qui n'a pas bougé d'un pouce en plus d'un siècle. Prunes d'Agen, Roquefort, Gruyère, thé, tapioca, épices en tout genre, figues, noix, amandes et côté bonbonnerie : dragées, pralines, fondants, berlingots de Carpentras, nougats et tourons de Limoux.

Le terroir, les spécialités locales, la mise en valeur des savoir-faire régionaux : autant de préoccupations qu'on associe volontiers à l'épicerie fine contemporaine, alors qu'elles existaient déjà, telles quelles, il y a plus d'un siècle.

Des produits venus d'ailleurs
Le catalogue raconte aussi une épicerie qui fait voyager. Les vins et spiritueux y tiennent une place importante : Bordeaux, Champagne, vermouth, vins de Madère ou de Malaga. Cognac, kirsch, absinthe, bitter, quinquina, chartreuse, anisette. La Maison Barbaza revendique même l'importation directe de rhum blanc depuis La Réunion. Une fonction que les commerces spécialisés continuent d'assumer aujourd'hui : faire découvrir des produits qu'on ne trouverait pas ailleurs.
La livraison existait déjà
Dernière surprise, en fin de catalogue : le document était envoyé à toute personne qui en faisait la demande, et les marchandises pouvaient être expédiées franco dans les communes voisines à partir d'un certain montant de commande. Catalogue à distance, commande, livraison locale, bien avant le commerce en ligne, l'épicier cherchait déjà à dépasser les murs de sa boutique.
Ce qui n'a pas vraiment changé
À l'époque, ce catalogue était avant tout un outil commercial ; il est devenu, plus de 120 ans après, un témoignage sur l'histoire du métier d'épicier. Derrière les typographies anciennes, les prix en francs et des produits aujourd'hui disparus des rayons, on retrouve des préoccupations qui n'ont pas tant vieilli : choisir ses fournisseurs, garantir la qualité, construire un assortiment, valoriser des spécialités, fidéliser sa clientèle, surveiller ses prix, inventer de nouveaux services.

Les magasins ont changé, les outils aussi, et les normes se sont considérablement renforcées. Mais à la lecture de ce catalogue du début du siècle dernier, on se dit que l'ADN de l'épicerie fine a plutôt bien traversé le temps.
Ces documents n'avaient pourtant aucune vocation à durer. Imprimés en série, distribués gratuitement, remplacés à chaque saison, ils ont pour la plupart disparu. Ceux qui subsistent sont devenus une matière première pour l'histoire du commerce, au point que les institutions patrimoniales les collectent et les numérisent : la Bibliothèque Forney a ainsi mis en ligne sur Gallica des centaines de catalogues de grands magasins édités entre les années 1860 et 1940, où l'on suit l'évolution des articles vendus autant que celle des arguments de vente.
Cette mémoire du métier fait partie de ce que la Fédération des Épiciers de France transmet aux épiciers indépendants, aux côtés de l'assistance juridique, de la documentation réglementaire et des formations professionnelles. Savoir d'où vient le métier aide aussi à comprendre ce qui, dans l'épicerie de qualité, relève de la mode passagère et ce qui relève du socle.
Ce socle, Gourmet Selection le remet en jeu chaque année. Les 13 et 14 juin 2027, à Paris Expo Porte de Versailles, détaillants, producteurs et spécialistes se retrouvent deux journées durant pour sourcer, comparer et construire leur assortiment de la saison suivante.
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